Il est 7h30, comme tous les matins je prépare le biberon du petit monstre et le petit déjeuner pour tout le monde. Et comme chaque matin, entre 7h30 et 8h00 j’observe la même scène : la gymnastique des retraités du quartier. Sur la place centrale de la citée (appelée xiaoqu  小区) une dizaine de personnes âgées de 50 à 70 ans pratique le Taichi de style Yang tous les jours à la même heure. Beaucoup de profanes et de néophytes verront dans ces gens des maîtres du Taichi de style Yang.

Ce modeste article met en garde contre ce genre de pensée. Malgré une certaine lenteur d’action, une complexité des mouvements et une persévérance manifeste, ces gens ne font qu’entretenir leur santé grâce à une gymnastique plus apparentée à du Qigong – encore que – qu’à un réel art martial. L’œil du passionné et bien plus encore celui de l’expert en la matière reconnaîtra les innombrables défauts devenus réflexes soit par manque de culture générale envers cet art martial soit par défaut de ne pas avoir pu trouver de maître suffisamment altruiste pour enseigner correctement. Dans notre société du 21ème siècle, c’est malheureusement une image du Taichi pauvre en dynamisme qui est véhiculée par les anciens des xiaoqu et fort mal comprise par les jeunes gens nées après 1990.

Parlons de fait des maîtres que j’appellerais les « maîtres des parcs » ; les vrais pratiquants d’arts martiaux les appellent les « bouches à Kungfu 嘴巴功夫 », j’expliquerai pourquoi plus tard. On peut dans un premier temps les reconnaître à leurs vêtements. Souvent vêtus du traditionnel habit de soie du Taichi, chemise ouverte ou non, avec ou non des motifs de dragons, de bambous ou autre tigres, et qui siègent au milieu de la foule ou bien qui circulent entre les pratiquants locaux pour corriger un défaut de position. Jusque là, tout va bien, ils jouent le rôle qui leur est attribué. Vient alors ce pourquoi beaucoup de gens sont venus, la plupart du temps des hommes, j’ai nommé la traditionnelle séance de Tuishou 推手. Pour ceux qui ne connaissent pas, le Tuishou est une forme de lutte propre au Taichi dans laquelle chacun de deux pratiquants essaient de déséquilibrer son adversaire. Il n’y a pas de limite de temps généralement et chaque « round » s’opère sur 2 modes bien différents : l’un à position fixe, l’autre à pas mobiles. Les règles sont très simples pour le mode « position fixe », il faut par tout les moyens sans décoller les pieds du sol faire perdre l’équilibre à son opposant. Ce dernier perd le round s’il décolle un pied et qu’il le place à un autre endroit. Cela aura voulu dire qu’il a perdu l’équilibre. Concernant les pas mobiles, c’est légèrement différent car il s’agit à proprement parler de lutte ; le but étant soit de se faire tomber soit de plaquer l’adversaire contre un arbre, un mur, une pierre, un quelconque obstacle soit de pousser l’adversaire hors d’un cercle imaginaire. Dans les 2 modes, la gestion de sa propre force ainsi que celle de l’opposant est le principe de base.

Qu’en est-il donc des « maîtres des parcs » lors des séances de Tuishou alors ? Par respect pour le « maître », l’élève aura tendance à perdre systématiquement contre son maître, pour donner de la face, d’autant plus que la foule sera importante. Le « maître » s’il tient à sa réputation, se nourrira de cette fausse honnêteté et tiendra pour comptant le fait qu’un disciple ne puisse pas le battre. Ce qui est complètement absurde si l’on veut que son art survive au temps. Si un maître n’arrive pas à élever un disciple à sa hauteur voire même à le rendre plus fort que lui, quelle est donc la confiance qu’on pourrait apporter à un tel maître et surtout à son art ?

Ceci est le point de vue d’un homme du 21ème siècle, afin de rajeunir les arts martiaux internes parfois mal compris mais revenons à nos ouailles.

Pour la petite anecdote, il m’est arrivé d’aller à ce genre de réunion sur le Tuishou, dans les parcs de Shanghai. J’ai pu « affronter » gentiment quelques uns de ces soi-disant maîtres. Une fois, je me suis retrouvé devant un homme, 60 ans environ, qui se réclamait être l’ancien du groupe. Avec ma face d’étranger, on m’a bien sûr invité à tester les connaissances du maître. Tuishou mode position fixe. On commence, je résiste et ne bouge pas. Le maître dit : « Tu es trop tendu, il faut se détendre. » Bon, je me détends complètement et il me pousse, je perds l’équilibre. Ce qui l’a fait sourire, ainsi que les autres membres du groupe. Je demande à réessayer et nous revoilà parti pour un autre tour. Mais cette fois-ci, au lieu de me détendre complètement je « transforme » sa force, le pousse et le résultat escompté arrive, il perd l’équilibre. Il a beaucoup moins souri et j’entends dans la foule des « il a sûrement déjà étudié le Taichi » ou « il a de la force cet étranger ».

Que s’est-il passé ? Je m’explique. Le principe du Taichi est de sentir la plus infime force de l’adversaire, ainsi seulement on peut l’orienter dans une direction différente afin de protéger son centre de gravité et ne pas perdre l’équilibre. J’ai juste été plus rapide que cet homme car après avoir réorienté sa force, je lui ai immédiatement donné la mienne, ce qui l’a fait basculer. Comment se peut-il qu’on soit plus rapide qu’un maître ? Tout simplement à cause de 1) son âge car avec l’âge les réflexes diminuent 2) ses préjugés comme quoi les élèves doivent perdre face à un maître. J’ai réussi à le surprendre et c’est un énorme facteur de réussite.

Le maître a quand même annoncé à l’assemblée que j’étais trop tendu et que le Taichi ce n’est pas ça. En réalité, il y a être tendu c’est-à-dire que les muscles sont utilisés pour forcer et être prêt au combat avec son énergie interne. Pour la foule, ces 2 notions sont identiques car elles ne se reconnaissent qu’avec un œil avisé, mais pour le pratiquant qui connaît son corps ces 2 notions sont totalement différentes. A cette époque là je ne savais pas trop utiliser l’énergie pour dévier les forces extérieures et l’esquive que j’ai pu faire s’est déroulée probablement en un grand mouvement. J’ai donc demandé à rejouer un 3e round que j’ai volontairement perdu afin de prouver la supériorité du maître à la « bouche à Kungfu ». La foule a applaudi et je suis resté un peu pour discuter avec certains.

La morale de cette histoire est qu’il faut faire attention lorsque l’on considère une personne. Afin de l’appeler Maître avec un grand M, il faut d’abord avoir testé sur lui toutes les cordes de son arc pour s’apercevoir de sa supériorité, cette vérité est applicable à tous les domaines de la vie. Ne vous fiez pas à vos yeux, ce n’est pas parce que cet homme a une barbe blanche et un kimono que c’est un expert en Aïkido, ce n’est pas parce que cet homme est vêtu de orange avec le crâne rasé que c’est un véritable moine de Shaolin. L’habit ne fait pas le moine et c’est d’autant plus vrai dans les arts martiaux. Soyez vrais, soyez honnêtes, la seule chose à respecter, c’est le Kungfu.

Bouches à Kungfu

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