La plupart des gens qui voient un gars gesticuler en faisant des mouvements rapides qui semblent être des attaques au pied ou au poing, il est vulgairement question de prises de Kung Fu (功夫). Bon, évidemment, on ne peut pas blâmer un complet étranger à la pratique des arts martiaux pour son ignorance des termes et des notions. Bien qu’on puisse aisément garder le terme de Kung Fu (qui ne veut pas uniquement dire arts martiaux d’ailleurs) car parfaitement adopté par les conventions, il est impossible de parler de prises de Kung Fu comme on parle de prises de judo. Alors pour mettre un peu de clarté dans ce monde mystérieux des arts martiaux chinois, on va d’abord commencer par parler d’art externe et d’art interne. (Note : beaucoup de liens ci-après se réfèrent à Youtube, si vous êtes sur votre forfait mobile, n’ouvrez pas ces liens, sauf si cela ne vous dérange pas)

  • Les arts martiaux externes (外家拳)

Shaolin. C’est LA référence en matière d’arts martiaux externes (présentation plus détaillée du temple en cliquant ici). Dans presque tous les documentaires que l’on peut voir en français, anglais ou chinois, on s’aperçoit que l’entraînement quotidien de cette lignée, pour les moines comme pour les profanes, est extrêmement rigoureux et ultra physique : musculation, cardio, renforcement des membres, frappe au sac, combat, Taolu super dynamiques, etc. Petit aparté , il n’est pas nécessaire d’être religieux bouddhiste pour étudier les arts martiaux du fameux temple, la seule province du Henan (河南省) regroupe énormément d’écoles de Kung Fu Shaolin pour les jeunes des alentours ; les meilleurs seront choisis pour représenter les couleurs de la Chine dans les équipes nationales lors de compétitions ou parfois même seront vêtus des tuniques orange du temple pour faire des tournées dans le monde entier afin que l’on continue à affluer par millions pour visiter le Temple de la Jeune Forêt(少林寺), mais chut, il ne faut pas le dire… Les écoles de Kung Fu dans le Henan c’est un peu la même histoire que les écoles de foot dans les coins défavorisés du Brésil ou de la France ou d’ailleurs, il faut être le meilleur pour s’en sortir car sa famille ne possède rien. En général, la plupart des enfants qui entrent dans les écoles du Henan sont issus de la paysannerie chinoise.

Temple Shaolin du Henan

Mais revenons à notre sujet. L’entraînement à l’art externe se focalise sur la force, la vitesse et la dureté. Ainsi on favorisera plus la musculation, l’endurcissement des bras et des jambes, les frappes avec toutes les parties du corps sur sac de frappe ou à deux avec un partenaire tenant une protection. On retrouve un peu cela dans le Muay Thai par exemple.

Bon, ok et alors ? Rien de nouveau là ! Effectivement rien de nouveau jusqu’à ce qu’on parle de la très connue mais très mal comprise énergie Qi(气). On ajoute généreusement à cette notion un aspect mystique du fait qu’on ne comprend pas bien cette chose en Occident car elle n’est pas mesurable jusqu’à maintenant, du point de vue des sciences occidentales. On y croit et on essaie de la chercher par la pratique et c’est bien ! Mais on la place trop souvent sur l’autel des forces occultes ou magiques.

Lorsque l’on reçoit un entraînement Shaolin, on remarque avec le temps, après les courbatures et les blessures en tout genre (car il ne faut pas se leurrer,  le corps s’en prend un coup les 6 premiers mois et c’est après qu’on s’habitue) que les bras et les jambes enflent facilement sous l’effet des efforts. C’est un peu la même sensation qu’après une séance de musculation, on a l’impression d’avoir pris en masse et d’être ultra baraqué mais ça ne se voit pas, c’est juste une sensation, il faut plusieurs semaines en réalité pour que ça se voit. C’est cette sensation (entre autres) qu’on recherche et surtout qu’on exploite dans les styles externes du Kung Fu traditionnel car cette sensation est, selon les enseignements, une des manifestations de l’emmagasinement du Qi dans les membres et les muscles. D’où le nom d’externe, qui fait référence aux membres qui sont à « l’extérieur du corps » et de la première couche de muscles parmi lesquels les abdos, les fessiers, les muscles surfaciques du dos etc. Ainsi, on générera grâce aux efforts décrits ci-dessus du Qi dans les membres et les muscles qui seront en fait les réservoirs d’énergie Qi dans cette pratique des arts martiaux chinois externes. Il existe plusieurs « sectes » dans la famille des arts externes en plus des arts de combat de Shaolin et on y comptera par exemple le Yong Chun Quan (Wingchun 咏春拳), le Hong Quan (Hung gar 洪拳), le Ba Ji Quan (八极拳 même s’il est très proche des arts internes), le Tang Lang Quan (螳螂拳 la Mante religieuse) etc.

caractères chinois de Qigong
  • Les arts martiaux internes(内家拳)

Les arts martiaux internes sont plus subtiles dans le sens où le pratiquant ne doit sa réussite qu’à sa propre persévérance. Il faut juste être ultra motivé et ne jamais lâcher l’affaire même après plusieurs jours dans le désert du ressenti, tout simplement parce qu’on ne peut quasiment pas mesurer ses progrès en dehors des sensations vécues lors de l’entraînement et il n’y a aucune prise de masse, malgré une différence notable dans sa posture naturelle quotidienne : on se redresse, on n’est plus bossu, on se tient droit et ce sans fournir d’effort particulier. Petit conseil pour celles et ceux qui se sentent trop gros : les arts martiaux internes ne font pas maigrir, ils ajustent simplement votre morphologie à votre nature corporelle. Pour maigrir, un entraînement pur Shaolin (emploi du temps bien réglé + entraînement intensif + repas végétariens) sera bien plus efficace. Bref, les arts martiaux internes sont difficiles à prendre en main pour ceux qui n’ont pas d’objectifs particuliers. Il faut savoir que quand on parle d’arts internes, il s’agit bien entendu du Taichi (太极拳), du Bagua(八卦掌), du Xingyi(形意拳 qui est très proche des arts externes du fait de la violence de ses coups) mais aussi du Qigong(气功) qui premièrement est un art de santé mais peut être utilisé à des fins martiales avec notamment la chemise de fer (铁布衫). N’oublions pas non plus de mentionner les monts WuDang(武当山), qui sont traditionnellement opposés à Shaolin et le Bouddhisme dans le sens où les arts internes sont d’abord représentés à Wudang Shan, en plus du Taoïsme.

Wudang Shan

Il s’agit dans un premier temps de tenir des postures inconfortables, très fatigantes, du style de la posture de l’arbre (混元桩)dans laquelle on se tient debout jambes fléchies, dos droit et les bras embrassant une forme ronde qui pourrait s’apparenter à la circonférence du tronc d’un arbre. On ressentira beaucoup de courbatures, dans les genoux, dans le dos, les épaules, les pieds. En même temps, on se mettra à trembler comme une feuille après avoir tenu pendant 15 minutes la posture puis on transpirera énormément même en ne faisant rien d’autre qu’être debout. Enfin, on perdra espoir d’apprendre quelque chose avec cette méthode. C’est bien là où se situe le problème, on se décourage avant même d’avoir compris qu’il faut être plus têtu que soi-même pour arriver à saisir le côté quasi invisible des arts martiaux internes. On pourrait passer à côté du monde merveilleux de l’introspection de son propre corps, ce dernier est avant toute chose un outil d’étude par excellence. Voici l’essence de l’entraînement aux arts internes.

Après la première période de challenge envers soi-même, on va rapidement découvrir une autre notion très connue dans les arts martiaux : le fameux Dan Tian(丹田), ou champ de cinabre, entre autres noms qu’on ait pu donner à cette partie du corps. Il est traditionnellement reconnu que le Dan Tian se situe dans la région du ventre sous le nombril et il est utilisé dans tous les arts martiaux, internes comme externes, j’expliquerai pourquoi plus bas. On l’approche tout de même relativement tôt dans les arts internes car c’est avec le Dan Tian que tout démarre. Démarrer, c’est effectivement le meilleur mot pour qualifier ce champ de cinabre car avec la pratique, vous découvrirez qu’il s’agit en fait d’un moteur qui génère de la force dont la clé de contact est votre conscience.

Maître Jiao Yu dans la posture de l’arbre

Je m’explique. Traditionnellement, dès lors que l’on parle de Dan Tian dans l’enseignement des arts internes, on considère comme initié un élève qui a découvert cette partie du corps et qui sait la faire bouger. Il n’y a rien de mystérieux à cela, c’est exactement la même chose que la danse du ventre, sauf que là il n’y a pas de musique et que les mouvements de la partie du ventre située sous le nombril ont pour objectif de faire bouger le Qi et de le guider dans telle ou telle partie du corps. Les maîtres arrivent par exemple à guider le Qi dans toutes les parties du corps en même temps, c’est ce qu’on appelle la grande circulation (大周天). Le Dan Tian est donc le moteur qui pousse le Qi et le fait tourner dans le corps. C’est la raison d’être des arts internes, qu’ils soient de santé ou martiaux. Avec des années de pratique, on peut atteindre de tels niveaux qu’il devient extrêmement compliqué de décrire avec précision les sensations vécues. Les mots et explications vulgaires manquant à ces très hautes sphères de la pratique, très peu de gens atteignent ces niveaux, les maîtres étant rares également. Pour résumer, le pratiquant d’arts internes focalisera son entraînement sur une lente introspection de son corps et partira à la recherche des possibilités que la Nature lui offre. Encore faudra-t-il qu’il trouve un bon maître, qui ne cache pas son savoir, fasse confiance et preuve d’honnêteté, car sans maître, les arts martiaux internes sont inatteignables.

4 immortels saluent la longévité
  • Mais alors quelles sont les différences entre ces deux grandes familles ?

Comme on l’a vu plus haut, on stimulera davantage le physique dans les arts externes alors que pour les arts internes on débutera la pratique à partir de certains états méditatifs pour découvrir notre corps. Cependant, le Yin n’allant pas sans le Yang, les arts internes et externes sont étroitement liés et ce pour une raison qui est éminemment simple : nous sommes des humains avec le même corps. Aussi longtemps que nous aurons 2 bras, 2 jambes et une tête reliés par une colonne vertébrale, il n’y aura, à un certain niveau de compréhension et de pratique je précise, que très peu de différences entre les arts internes et les arts externes.

Quoi ? Mais plus haut tu ne viens pas de dire que  … ? Oui, ça rend perplexe. En réalité, la vraie différence entre ces 2 grandes familles réside dans le mode d’entraînement. Ainsi que l’explique le docteur Yang JunMin de la YMAA (cliquez ici pour voir une de ses vidéos Youtube), le pratiquant d’externe génère du Qi dans ses membres pour le diriger enfin vers son tronc, comprendre vers ses organes internes et son Dan Tian. Les pratiquants d’internes quant à eux génèrent leur Qi grâce à leur Dan Tian et tentent de le guider vers l’extérieur, à savoir les membres, et les muscles.

Pour faire court, les moins de Shaolin s’orientent en suivant cette direction : de l’extérieur vers l’intérieur du corps. Alors que les taoïstes de Wudang suivent ce chemin : de l’intérieur vers l’extérieur.  Et chaque « secte martiale » s’oriente ainsi selon que son art appartienne à l’une ou l’autre des 2 familles. Ainsi, comme vous l’aurez compris, quelqu’un qui peut unir les arts internes et les arts externes dans leur essence primordiale après des dizaines d’années de pratique, de recherche, d’analyses et d’échanges alors oui cette personne n’est pas seulement un expert, il est aussi un grand Maître. Vous pouvez par exemple vous faire l’image d’une très haute montagne gravie d’un côté par un pratiquant d’interne et du côté opposé par un pratiquant d’externe. Plus ils prendront de l’altitude, plus ils se rapprocheront mutuellement l’un de l’autre. Mais l’entraînement ne s’arrête pas là. Après avoir atteint le sommet de la montagne et donc uni leurs connaissances, ils entreront peu à peu dans une phase plus spirituelle. C’est à ce niveau de maîtrise qu’interviennent les préceptes des « religions-philosophies » chinoises telles que le Taoïsme et le Bouddhisme Chan. Bien entendu, nul besoin d’être un artiste martial pour emprunter le chemin de la religion et de la philosophie !

Pour conclure cet article, un peu long je le conçois mais nécessaire, atteindre un certain niveau de pratique dépend beaucoup de la motivation du pratiquant. En ceci il faut se poser cette question : pendant combien de temps par jour suis-je prêt à étudier pour aller toujours plus loin ? Il est des gens qui n’éprouvent pas le besoin d’en savoir plus à partir du moment où la pratique les maintient en bonne santé et ils ont raison car ils connaissent leur objectif. Quant à celui qui veut emprunter le chemin de l’étude infinie, il doit se préparer à faire de nombreux sacrifices, ce qui n’est pas chose évidente dans notre société tentatrice du 21e siècle. Peu importe qu’il choisisse la voie de l’interne ou le chemin de l’externe, si son cœur est pur, ses pas le mèneront plus loin que son imagination.

Arts martiaux internes ou externes : quelles différences ?
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